100 jours ​d’écriture

100 jours ​d’écriture

Jour 1

Matin. Résidence des années 70. Murs blancs, gris, roses, jaunes et haies de ​pyracantha. Silence sans brèche. Je lis le texte de Karine. Les 100 jours ​d’écriture ont démarré.

Je prends le train en route, j’arrache la possibilité de l’écriture à la ​parentalité. Je l’arrache à la nuit, au petit matin. Je l’arrache et je reste ​muette.

Sept heures - « Je suis très sympa à partir du deuxième café » c’est ce qui est ​écrit sur la tasse qui fume. Je me demande où est passé le temps où ça me ​faisait sourire, le temps où je trouvais important de trouver mon identité sur ​les objets de la maison.

Combien sommes-nous à trouver nos réponses dans ces petites phrases du ​marketing ? Ces mêmes petites phrases qui m’horrifient sur les t-shirt des ​enfants. Ces petites phrases qui réduisent à rien nos imaginaires.

Sept heures dix - Je m’aperçois que j’ai écrit trois fois « trouver ». Il semble ​que j’en ai bien besoin, de trouver. Il faut dire que la lumière ne se lève pas ​et j’ai peur que le jour disparaisse comme les saisons. Le gris s’installe entre ​les tuiles sales et les lauriers des jardins. Le gris s’installe, il n’y a plus de ​jour, il y a des gris. Gris-pluie comme depuis de longs mois.

Ces jours-ci, je pense ça. Je pense que ce gris mi-laineux mi-vapeur qui ​s’ancre. Je pense, c’est pour éteindre l’horizon. Vivre sans horizon, sans ​lumière depuis ces longs mois. Je suis encombrée par cette tristesse qui ​ne m’appartient pas et puis, c’est aussi la mienne. Mes larmes ​accompagnent le chant de la pluie dehors. Il y a une petite mare sur la ​table du jardin, peut-être qu’elle donnera naissance à des grenouilles.


Sept heures trente - L’escalier craque sous les petits pas d’un enfant. Mon ​temps arraché s’émiette à chaque marche. Et je sais, je sais que le jour ​commence alors, que ma mâchoire se détend. Je sais que je vais prendre ​un deuxième café, je sais que la nuit me quitte, je sais que dans les yeux ​qui s’éveillent, il y a toute la lumière dévorée dehors, il y a toute la lumière ​qui ne disparait pas. Ne disparaitra jamais, il y a mon espoir sans arme et ​de toutes les armes pour trouer nos horizons. Et respirer.


J’ai trouvé, il y a des petites mains qui ont photographié le reflet du soleil ​sur la petite mare de table.


Jour 2

Je sers le thé sous le ciel liquide

quand j’ai peur que demain vienne avec les valises d’un autre siècle

car la peau desquame sous mon crâne

Je sers le thé quand tu pleures

quand l’orage gronde devant la porte ouverte

car les fêlures s’alourdissent présageant une ruine prochaine

Je sers le thé à vos mensonges

quand le bruit de la ville ronge les cimes

car les éboulis de mots creux viennent remplir les cœurs dilatés ​par l’ennui et l’oubli



Je sers le thé assise à la table des souvenirs

quand tu fabriques des cocottes en papier


car les poumons sont faits d’amour et de peau

Je sers le thé dans des tasses volées, les mains nouées

quand ma voix crie ton absence que je refuse

car les jours sont des chapelets de fleurs odorantes

Je sers le thé à tout moment de la journée

quand brûle mes colères puisqu’il faut le temps, les braises et les ​amis

car les cabanes de pailles et de laines protègeront nos aimé-es

Je sers le thé à tes yeux fermés

quand la litanie des nos prières ne suffit plus

car savoir si peu sur ses aînées est une blessure de guerre

Je sers le thé et mon cœur

quand mes peurs font des milliers de papillons noirs

car j’attends l’engluement des haines

Jour 3

Avant que la nuit ne me quitte vraiment, dans ses brumes, ​j’essaie de retenir la lucidité dans l’opacité, la langue des ​tourterelles jaspineuses à travers le volet mi-clos - volet en tuile -, ​la couleur de l’espoir, le poids des enfants, leurs cheveux fous, la ​moiteur de la chambre, l’odeur du sommeil, ce qui m’a chahutée, ​un rêve, un mot, la position du corps engourdi.


Peut-être aussi, le silence des escaliers, le rai de lumière sous la ​porte du bureau, la certitude de n’être qu’une, la possibilité de ​l’écriture, le désir de s’asseoir en face de l’escalier, de désirer et ​redouter son chant, délicieuse épée de Damoclès.

Peut-être aussi, l’idée du premier café dans la cavité pâteuse et ​son âpreté qui en tapisse chaque parcelle, le rituel des volets à ​ouvrir, de la maison à réveiller, en bas. Ces choses volées à ​l’enfance dans une boîte de chicoré du temps de la campagne, une ​avec un paysage bleuté et un couvercle marron pour la fermer.

Peut-être aussi dans les brumes de la nuit, l’ardeur du jour ​nouveau, des paroles à dire, des paroles indociles qui glisseront ​de nos poitrines, se graveront dans les arbres et dans un fracas ​muet rassembleront enfin nos os, nos chairs et nos cœurs.

Jour 4

Cette année encore, mes doigts s’allongent

un rempart contre le temps enfle que j’épluche avec constance

c’est comme une page de petites annonces

dans lesquelles nous cherchons vainement

une chose que nous ignorons


mes doigts qui s’allongent ne jouent pas de guitare

ils pétrissent la pâte du pain que nous partagerons

Elle m’a dit une fois « tu es incapable d’être heureuse »

le rempart enfle sur cette incapacité

j’épluche avec constance ce qui grossit sur l’incapacité

mes doigts qui s’allongent ne sont pas proprets

ils sont noirs d’avoir griffé la terre sur laquelle nous dormons

des framboisiers jaillissent de petits sillons

j’épluche une floraison au parfum d’utopie

comme un exil couleur rainette


Cette année encore, mes doigts s’allongent

ils sont comme des neiges éternelles

une montagne de tournesols

sur laquelle les rêves paissent en liberté

avant d’éclore à la lisière de l’aube

Jour 5

Nos incertitudes se frottent

silex - grand feu

devant lequel nos corps dansent

de vouloir vivre

enfin ! enfin !

la nuit s’effrite et s’écroule

sur de vieilles montagnes de poussière

qui viennent comme la vieille dame de 3e

nourrir moutons et peluches

enfin ! enfin !

nos corps-vagues

annoncent des jours heureux

nos prières en désordre

les actes de magie

de nos mains mal agiles

tous nos petits gestes

s’assemblent et copulent

c’est une descendance d’avenir

qui roule à leurs racines

les ronces fleurissent

trient nos espoirs volatiles et sédentaires

dans le pli du coude

jaillit la force de nos existences

poignard qui déchire les néants

les ossatures vides du formalisme

les choses vraies sont notre trésor

une porte vers demain :

-viens nous y serons à notre place.



Jour 6

La peau craquelle le ciel

entre deux coquillages

les yeux sous l’eau

et sur le frigo, la liste des choses à faire

réparer les accrocs du réel

ramasser la joie et le beau

faire des chapelets de soleil

inventer ensemble des prières

contre l’oxydation des chairs

contre quelques étouffements

creuser quelques tunnels

pour les fauvettes, les lapins et quelques lutins

quitter la sauvagerie

de ceux qui marchandent le repos

Jour 7

juillet 2024

Soir. La lumière dore encore le mur de béton gris, c’est une heure ​précise. Dans la résidence des années 70, il est béton doré et trente-​huit minutes. Je lis Maaï Youssef dans Edwarda « Entre 2012 et 2022, ​j’ai presque toujours écrit dans ce carnet numérique la nuit, comme ​si ma manière d’être dévorée, absorbée et dissoute par l’Egypte ne ​pouvait être dite que dans cet espace-temps secret et confiné. ​[…]J’avais besoin d’écrire avec ma chair, c’est-à-dire avec ma peau, ​avec sa couleur à elle de sang-mêlé, avec mon genre, c’est-à-dire ​celui d’une femme cis évoluant, en Egypte comme en France, dans ​des contextes patriarcaux où être une femme fait encourir des ​risques accrus à la chair. il me fallait trouver quelque part un ​territoire d’écriture qui soit sauvage et brut, qui n’appartienne qu’à ​moi.[…]aujourd’hui je réalise combien le « Journal de la nuit » est le ​territoire d’une langue dissidente […] »

Il me semble possible de tout recopier dans mon carnet, dans le ​carnet-abandonné des citations.


Vingt et une heure vingt-quatre. Ces phrases cognent l’interrogation ​plate de la journée : qu’est ce que cela fait d’écrire la nuit ?

Je termine mes journées exsangue et je me demande si les mots ne ​tombent pas de moi pour s’écouler avec les cheveux morts et les ​peaux mortes et la poussière du jour.

La nuit me rassemble, dans le noir, je reprends de la couleur. Je crois ​que la solitude matinale me permet de ramasser les mots tombés au ​bord de l’oreiller.

Vingt et une heure trente. La langue dissidente qui dit les territoires. ​C’est cette forme de langue qui pousse dans mon ventre et qui ​germe lentement. Je regarde où je suis coincée avec mon arabité ​confisquée, avec mes mains de charentaise, avec mes mots d’ici et le ​trou jusque là-bas. Je regarde où je suis coincée et remplie de trous, ​de confiscations et d’absences. Ce que la langue ne peut pas dire ​parce qu’à chaque mot, elle me rappelle combien la binarité a de ​force. Elle me rappelle qu’il faut choisir, surtout ne pas être ​déloyale.


Combien depuis toujours il y a une hiérarchisation qui ne ​m’appartient pas : papa ou maman ? la France ou le Maroc ? Depuis ​les lits superposés, la peur au ventre qu’on nous entende, la peur au ​ventre de devoir faire un choix, la peur au ventre de répondre « les ​deux » en sachant que cela me sera toujours refusé.


Vingt et une heure quarante-cinq. Je revois la scène dans la ​chambre à la moquette bleue et à la tapisserie bleue. Je revois mon ​petit frère dire ce qu’il préfère. S’il parle avec sa voix d’enfant, c’est ​qu’il a plus de trois ans. Je dois en avoir entre 8 et 10. Je suis ​debout, il fait noir. Peut-être que c’est l’heure de la sieste que nous ​ne faisons plus. Je suis debout et je sens aujourd’hui encore le poids ​de ses mots dans mon ventre. La peur. L’instant est grave, je dis « on ​ne peut pas choisir comme ça ». Je repense aux disputes de parents ​débordante, avant la nuit, « papa ou maman ? » j’ai un peignoir rose ​et des larmes plus grosses que moi « les deux ».


Déjà, je rapièce. Je couds ensemble des pays, des mots, des gens, ​des idées. J’écris aussi depuis ma place d’aînée.


Vingt deux heures. Ecrire la nuit, c’est peut-être écrire avec ce qui ​sédimente, avec les souvenirs sous la poussière du quotidien. ​Peut-être que c’est comme passer la vase sous le tamis du seau de ​plage.

Jour 8

le soleil est un mouton

qui engloutit l’aube et ses feuilles d’espoir

qu’est-ce que l’espoir ? demandes-tu

ta voix est une respiration

je pense c’est la lueur dans tes yeux,

celle que jamais jamais jamais – y a-t-il assez de jamais ? – ils ne ​prendront

chaque matin, je brosse les nuages

la bouche serrée et la mâchoire mordue

de sentir étouffer nos voix

et la voix, c’est quoi ?

ce n’est pas celle de Tancrède

ce n’est pas celle qui se love dans le confort et la violence

ce n’est pas celle qui crie plus fort ni celle qui tape plus fort

ce n’est pas celle qui marchande nos corps

ce n’est pas celle qui s’assoit sur les vivants

et la voix, c’est quoi ?

c’est le murmure précieux

de nos chants et nos prières

c’est la joie d’une fenêtre

qui chasse l’air rance

c’est ce qui dit l’autre horizon

c’est le lieu depuis lequel j’écris

nos voix chétives et nos espoirs brûlants

de toutes les couleurs et de toutes les langues

c’est ce qui n’oublie pas et laisse une trace

comme tes pieds sur le sable mouillé


maintenant ta voix s’est endormie

sur mon épaule

au seuil du monde nouveau



Jour 9

Je m’assoie à nouveau devant l’ordinateur dans le salon entre deux ​étendues de sable fin. Il est sept heure et deux basilics arrosés. ​J’écoute Deira, l’album de Saint Levant. Je n’ai plus assez de main pour ​compter le nombre de fois que je laisse sa voix entrer par tous les pores ​de ma peau. Je voudrais écrire ça, c’est comme si chaque son dansait ​sur une blessure sans nom.


Peut-être que je ne fais que ça, essayer d’écrire la blessure aux milles ​formes. Peut-être que je cherche depuis tant d’années à nommer ce qui ​n’a pas de nom. Peut-être que je fouille les dictionnaires pour trouver ​un bol blanc et pleurer toutes mes larmes sans en perdre une goutte.


Peut-être que je raconte pour détricoter les mensonges du monde, ​ceux qui disent qu’il faut souffrir pour être belle, que travailler est un ​devoir, que génocide est un gros mot, que l’autre est un ennemi en ​devenir, que la gentillesse est une faiblesse et la sournoiserie une ​qualité.

Jour 9

Faire le récit d’une voix un peu à côté, jamais trop loin, c’est le poids du ​système, mais toujours un peu à côté. Faire le récit d’une fêlure du ​mythe néolibéral, avant le silence, avant de craindre parler droit. Parler ​faux.

Faire le récit d’un petit à côté où pousse des coquelicots, des pissenlits, ​des trèfles blancs et chiendent. Combatte le sentiment de nullité et de ​vacuité quand tu es à côté.

Faire le récit de ma chair qui se déchire quand tu me dis que tu aimerais ​rencontrer une princesse ou voir un dinosaure. Raconter comment je ​me réveille la nuit, paniquée et en sueur, parce que j’ai peur que mon ​petit bébé ne respire plus. J’ai trop vu de décombres, trop lu de ​témoignages pour que de façon très primitive, mon corps ne réagisse ​pas. Après l’avoir mise au monde ma bébée couleur ciel, c’est à Gaza ​que j’ai pensée, à ma chance palpable. Toute ma force pour te mettre ​au monde, elle venait de là. Et j’ai toujours peur que tu étouffes dans ce ​monde, que tu manques d’air. Je repense au bébé de mon amie de ​toujours et des petits tubes qui lui donnent l’oxygène dont il a besoin.

Faire le récit de mes sanglots et de mon corps qui contemple les ​injustices, mon corps dont le mutisme connaît des jours brûlant ​d’abattement où ne plus savoir comment reconquérir le réel ensemble ​troue sa peau, parce que si je raconte alors peut-être je te rencontre, ​alors peut-être nous ne sommes pas seul-es .


Je crois au récit qui raconte le monde et les vies et le vrai, je crois qu’il ​est nécessaire de reconquérir nos langues, ne pas leur laisser. Nos ​langues pour nos vies puisque les mots confisqués s’approprient nos ​vies.


[stop - les enfants se réveillent,

le jour commence]